Audiovisuel - 03 février 2017

Les politiques pour la création audiovisuelle de demain en débat au dernier FIPA

La SACD organisait avec la Scam une table-ronde sur le sujet le 27 janvier à Biarritz.

Dans le cadre du Festival international de programmes audiovisuels de Biarritz, la SACD et la Scam organisaient le débat "Quelle politique pour la création audiovisuelle de demain ?". L'occasion de revenir sur les grands enjeux de l'audiovisuel, qu'il s'agisse du financement de France Télévisions, de son rôle pour la création, des relations avec les producteurs mais aussi de la place de la distribution des programmes dans l'économie de la création.

C'est ce dernier thème qu'a choisi de développer Nathalie Sonnac, conseillère au Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) en présentant les grandes lignes de l'étude que le CSA vient de réaliser et qui sera prochainement publiée. Plusieurs constats s'en dégagent : l'importance stratégique de la distribution, reconnue d'ailleurs dans la récente loi sur la création ; une économie de la distribution marquée par une baisse des prix d'acquisition des œuvres, par une augmentation du volume d'activité et une hausse des postes de coûts (marketing, coûts techniques...). Au-delà des constats, Nathalie Sonnac a identifié plusieurs leviers pour améliorer la distribution. Parmi ceux-ci, figure notamment la nécessité de pouvoir bénéficier pour le distributeur d'un volume étendu de catalogue "frais", de garantir une large étendue de droits mais aussi de pouvoir se positionner bien en amont des projets. Pour conclure sa présentation, Nathalie Sonnac a rappelé que la distribution était une activité complexe et à risques, proportionnellement beaucoup moins aidée que d'autres et notamment la production.

Pour Pascal Rogard, directeur général de la SACD et animateur du débat, la mise en place d'un soutien à l'exportation, récemment décidée par le CNC, et qui participe de cette volonté de renforcer les capacités de distribution, doit aussi avoir un corolaire : le renforcement de la transparence des remontées de recettes.

Les deux auteurs présents à la tribune se sont fait l'écho des préoccupations des créateurs avec, au centre, le rôle et l'avenir du service public. Pour Jacques Fansten, président de la SACD, notre politique souffre d'une lacune essentielle, celle d'une définition insuffisante des missions et de la spécificité du service public. La faute en incombe moins aux responsables de France Télévisions qu'à ceux qui les nomment. Or, "faute de bien définir ces missions, le risque est de n'avoir qu'une seule boussole : l'audience". Plutôt que l'audience à tout prix et la concurrence à tout crin avec les autres chaines, il y a nécessité pour le service public de préserver la diversité de la création et de s'adresser à tous les publics. Jacques Fansten a également proposé de revoir les aides du CNC en matière audiovisuelle qui sont aujourd'hui essentiellement des aides automatiques. Elles s'inscrivent dans un dispositif d'aide de nature industrielle, à la différence des aides sélectives qui ont l'avantage de pouvoir compenser le conformisme du marché.

Pour Anne Georget, présidente de la Scam, le service public est une question et un enjeu de civilisation. Parce que la télévision est un outil essentiel du lien social et qu'elle peut apporter la culture, la création et la découverte partout, un principe de responsabilité doit s'appliquer. La responsabilité est d'abord celle de ceux qui assurent le financement du service public. Aujourd'hui, la redevance en France est nettement inférieure à celle de grands pays comme la Grande Bretagne ou l'Allemagne, ou même à celle de l'Irlande ou de la Slovénie. L'urgence est de garantir au service public des ressources pérennes, déconnectées du politique, et élargies à tous les écrans qui permettent d'accéder au service public. La responsabilité, c'est aussi celle de ceux qui sont aux commandes du service public. Il est important qu'ils prennent des risques et qu'ils soient ambitieux en matière de création. Pour Anne Georget, c'est aussi une façon de respecter le public.

Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, a souligné qu'elle plaçait au cœur de son action 3 combats :

  • accroître le volume de création
    Pour notamment rattraper le retard de la France sur des pays comme l'Allemagne et l'Angleterre qui produisent chaque année 3 fois de plus de fiction. Cet enjeu est, pour elle, d'autant plus important que l'accroissement du volume de création permet aussi de différencier les genres et les formats et d'augmenter nos capacités d'exportation.
  • la diversité
    Diversité de la production qui doit garantir un avenir à la production indépendante ; diversité des créateurs ; diversité des genres, des formats et des regards ; diversité des modes de financement des œuvres. A cet égard, elle souhaite sortir de cette logique des coûts fixes qui impose un coût uniforme sans tenir compte de l'économie de chaque œuvre.
  • l'exposition de la création
    Au-delà des antennes du service public, Delphine Ernotte souhaite "être présente là où les gens regardent les œuvres". C'est pourquoi France Télévisions travaille à refondre son offre, notamment sur les plateformes numériques. C'est à la fois un moyen de s'adresser aux populations les plus jeunes et de prendre place dans un paysage qui risque d'être dominé par les Netflix et autres Amazon.

Jean-Pierre Leleux, sénateur des Alpes-Maritimes, avait formulé l'an dernier, avec le sénateur Gattolin, des préconisations pour revoir l'organisation de l'audiovisuel public et refondre son financement. Selon lui, la réforme de la contribution à l'audiovisuel public (qui a remplacé la redevance audiovisuelle) est indispensable. Pour ce faire, il propose un mécanisme à l'allemande, c'est à dire une redevance universelle, payée par chaque foyer, indépendamment de la possession d'un poste de télévision. Il envisage aussi la suppression totale de la publicité pour aller au bout de la réforme engagée en 2009. Sur le plan de la gouvernance, s'il ne souhaite pas un retour à l'ORTF, il pense qu'une meilleur coordination entre les entreprises publiques de l'audiovisuel est centrale. La réussite de France Info l'a d'ailleurs renforcé dans cette conviction. Il a en revanche exprimé des réserves sur le projet de plateforme de vidéo à la demande de France Télévisions.

Également rapporteur du récent projet de loi Création, Jean-Pierre Leleux avait alors plaidé pour un meilleur partage des droits entre producteurs et diffuseurs. Satisfait de la signature d'accords entre chaines et producteurs pour refonder leur collaboration, il a cependant regretté leur extrême complexité. Plus globalement, pour lui, notre modèle est corseté par une réglementation trop contraignante, utile à un moment, mais qui est devenue un frein et un obstacle au développement de l'audiovisuel dans un contexte qui met nos opérateurs en compétition avec des multinationales très puissantes.

David Assouline, secrétaire national du Parti Socialiste en charge de la culture et de l’audiovisuel et sénateur de Paris, a partagé plusieurs constats et convictions avec Jean-Pierre Leleux : la nécessité d'une redevance revue à la hausse et modernisée avec une assiette élargie aux nouveaux supports ; un paysage audiovisuel en plein bouleversement qui impose de réfléchir à la régulation ( "L'équilibre était basé sur une régulation née de l'utilisation de fréquences du domaine public. Les nouvelles offres sur Internet ne rentrent pas dans cette catégorie.") ; la distorsion de concurrence entre les géants du Net et les médias traditionnels est pour David Assouline un sujet qui doit appeler une réponse politique de l'Europe. Le risque de l'inaction, c'est de renforcer le mouvement de concentration déjà engagé avec la mainmise de quelques groupes mondiaux. D'ailleurs, les recettes publicitaires en ligne viennent de dépasser les ressources publicitaires sur la TV avec deux grands gagnants : Google et Facebook qui concentrent 80% des recettes sur le Net.

L'enjeu selon lui, c'est aussi de s'adresser à tous les publics et de prendre en compte un changement majeur de la télévision : l'important est aujourd'hui moins le diffuseur que le programme et la marque auquel il est possible de s'identifier.

Si la diversité des points de vue a pu s'exprimer dans tous ces échanges, un fil rouge s'est aussi dégagé autour de la conviction commune que la culture et la création sont en mesure de rassembler et de fédérer dans ce monde fracturé.